Sortir la céramique de sa technicité traditionnelle, l’extraire de ces espaces clos et définis dans la maison et l’éléver dans l’espace qu’est l’art contemporain, l’utiliser comme mode de communication pour raconter des histoires et développer une palette d’émotions, c’est ce que propose Sandrine Bringard en transcendant la lourdeur du matériau pour inventer un nouveau répertoire de formes. En alliant des matériaux aux propriétés contrastés tels que la céramique et le caoutchouc, la céramique et la laine, des matériaux lourds et des matériaux légers aériens, des matériaux nobles et des matériaux de récupération (rustines, chambre à air, éponges), les œuvres suscitent des émotions, et ces rencontres insolites de matières ouvrent les yeux sur un univers ludique où le sculpteur propose des portraits humains, des personnages inquiétants, des motifs de voyage autant d’histoires qui impliquent le spectateur avec une force poétique et un dynamisme qui transforme la matière.

C’est avec douceur que Sandrine Bringard dresse des caractères universels, comme ce Narcisse où les cercles concentriques blancs dessinés sur le grès en forme de crâne rond se déversent en cercles blancs de laine ou comment le narcisse tourne sur lui-même avec la matière de la tête en grès, lourde, est relayée par la matière douce et légère de la laine, la matière de l’esprit. Ou encore, Logorrhée, dont le mot est déjà une invitation à la poésie, qui mélange lui aussi le grès et la laine blanche. On y voit un crâne rond en grès dont la moitié est incrusté de laine ramassée en cercles concentriques très serrés, qui tournent autour d’un petit point noir qui pourrait être ce néant, que le flux de paroles de logorrhée tente de combler. Pinocchio, quant à lui, brode autant d’histoires autour du conte qu’il n’y a d’yeux pour voir l’œuvre. Cette tête en grès émaillé de rouge avec le petit nez pointu propre au personnage de Pinocchio est couvert d’une entaille qui occupe la moitié du visage et qui concentre les interrogations d’où naissent une multitude de récits. C’est avec ce même regard poétique et grinçant que la Conversation présente deux bustes assemblés partageant une même couleur mais dont l’une des deux têtes est absente, la conversation avec l’éternel absent ? ou comme le Logorrhée ou le Narcisse, une discussion à sens unique ? l’homme tourné uniquement vers lui-même ? À chacun de choisir son histoire et d’en choisir sa couleur. Le spectateur est invité à prendre place au sein de l’histoire évoquée sous nos yeux, à lui d’attribuer une coloration sombre ou gaie, c’est le répertoire épuré qui permet cette oscillation : l’œuvre raconte l’état d’esprit du spectateur, la Conversation peut renvoyer aussi bien à un dénouement heureux d’une histoire qu’au sentiment humain de solitude.

Les œuvres de Sandrine Bringard racontent des histoires mais se déplacent aussi, jouent avec l’espace et s’animent, comme pour le Concilabule où deux formes arrondies en grès blanc sont reliées entre elles par une bande de caoutchouc noir. La bande de caoutchouc s’enroule autour d’un des deux éléments pour se rapprocher tout contre l’autre, c’est le jeu du conciliabule, de “la réunion à voix basses à caractère plus ou moins suspect”. Ces deux entités lointaines, ces deux formes, se retrouvent en huis clos, mais l’une est dépouillée de la bande de caoutchouc, l’autre, par ce rapprochement, gagne de la matière : autant d’histoires à lire, à s’inventer et à découvrir. L’artiste joue avec les mots comme avec les œuvres car on peut déplacer les mots comme les sculptures. Si on découpe en image conciliabule comme, par exemple, “concile-lia-bulle”, on retrouve ces images dans l’œuvre : les bulles sont ces formes blanches, “lia” peut être le lien entre celles-ci et “concilie” représente l’idée d’animation, de discussion entre ces deux formes. Sandrine Bringard pose donc la vocation de l’artiste : jouer avec les formes comme on joue avec les mots. Les phonèmes sont comme un répertoire de formes graphiques dont les matériaux sont semblables aux vocalises et développent des récits à construire. L’artiste utilise l’image pour communiquer, un langage formel tourné ici vers l’émotion qui invite les spectateurs à développer leur imaginaire. Splash est aussi une œuvre en mouvement, elle représente une forme en grès noir montée sur roulettes, dont le dessin de l’émail blanc évoque une éclaboussure prise pendant le mouvement, le dynamisme de l’œuvre est ici à son comble nous démontrant encore une fois que la matière lourde du grès se modèle à l’imaginaire en mouvement dans un récit inventé. Mascaret noir est une imbrication de formes qui exercent une pression l’une dans l’autre, avec au sol le grès fin découpé comme de l’eau, et au sommet d’une forme arrondie noire prend place une autre forme dont le motif travaillé au sel évoque les lignes de la marée aux tonalités grises. L’œuvre invite à la contemplation dans un mouvement de pression et de jeux de lumières et de matières subtilement travaillées. On est ici toujours dans le mouvement cher à l’artiste mais dans un registre plus contemplatif, la matière est ici une interprétation de phénomènes naturels qu’on retrouve aussi dans Colline où le monticule de grès s’éclaircit sur son sommet qu’auréole une chambre à air. L’aspect massif et sombre de la base contraste avec le sommet clair et brillant. On admire encore une fois l’inventivité des matériaux choisis comme cette chambre à air, la poche d’air au sommet de la montagne, et se déploie encore une fois dans notre imaginaire de multiples d’images autour de la chambre à air et de la colline.

Des œuvres plus abstraites développent un univers plus inquiétant, à la manière de Myazaki, ces formes qui peuvent se transformer et nous faire peur, tel Seb, cette forme noire mouchetée de rustines en caoutchouc dont le sommet est orné d’une valve de vélo dressée comme une antenne. Le jeu de matières est troublant, cette forme de grès est transformée en une poche d’air que retient ces rustines et cette valve. On la sent sur le fil, prête à exploser mais pourtant bien stable, une tension palpable, une histoire qu’on se raconte encore.

Certaines des œuvres de Sandrine Bringard conjuguent la représentation des sens (oreilles, doigts, nez) dans des motifs répétés qui évoque des invitations au voyage comme ces Ondes d’eau où deux courts piliers enrobés de laine blanche serrées sont surmontés d’une forme arrondie aux motifs d’ondes qui dessinent les contours d’oreilles incrustées, qu’on pourrait interpréter comme un appel à la contemplation, les sens en éveil, mais dont le mouvement invite au voyage vers un ailleurs. Le Portait aux empreintes par ses traces d’empreintes noires floutées sur le grès blanc créent un motif de lumière, de souvenirs. Les œuvres de Sandrine Bringard sont un hommage à tout ce qui est en lien direct avec nos sens et notre capacité à développer une histoire autour de la matière.

Adèle Rosenfeld